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Le roman gothique anglais


...à (ne pas) lire la nuit !

A l’heure où Harry Potter remporte un succès planétaire, où les jeunes lecteurs dévorent des romans teintés de surnaturel, retour sur un genre qui n’a pratiquement jamais droit de citer dans l’histoire littéraire : le roman gothique qui fleurit à la fin du XVIIIe siècle dans les brumes épaisses de la Perfide Albion.

Si le récit noir ou gothique suscite des années 1760 à 1830 d’innombrables romans en France et en Allemagne, c’est en Grande-Bretagne qu’il voit le jour grâce à quelques auteurs préromantiques sans doute inspirés par Daniel De Foe et ses histoires de fantôme dans Mrs Veal ou par Jonathan Swift avec ses Voyages de Gulliver.
Le roman noir est plus une atmosphère qu’un genre défini et définissable. Ultra-romanesque, il emprunte au roman d’aventures et au récit historique (dont Walter Scott deviendra le chantre) en y intégrant le fantastique et le surnaturel ; le tout mâtiné d’une bonne dose subversive et sulfureuse. N’oublions pas que la majorité des auteurs anglais du XVIIIe étaient des individualistes, restés dans leurs fibres les plus secrètes marqués par le puritanisme, hantés par le problème du mal et préoccupés d’eschatologie.
La fin du XVIIIe, c’est aussi la grande vogue des jardins pittoresques anglais, créés en réaction contre les jardins classiques français dessinés par Le Nôtre, où la nature s’épanouit librement au milieu de ruines factices, de saules pleureurs et même d’arbres morts. C’est dans ce décor que le préromantisme va puiser pour prendre son envol.
Généralement, pour ce qui est de l’intrigue du roman dit gothique, une jeune fille innocente et pure se trouve jetée sur les routes par les hasards de la vie. Commence alors pour elle un extraordinaire voyage au pays des malheurs. Le décor, comme il se doit est celui des ruines, des abbayes, des salles voûtées ; de paysages désolés, accidentés par des précipices et des cascades, tourmentés par la tempête. Portes cachées, poignards ensanglantés, armoires secrètes sont les instruments de la terreur. Mais surtout ce sont les personnages, agents de ce malheur incessants qui donnent toute la tension au drame : spectres, usurpateurs, vampires, diables, moines maudits…

L’invention d’un genre

L’invention du genre on la doit à Horace Walpole, qui publie en 1764, Le Château d’Otrante, qui vaut surtout par son climat surnaturel permanent et par la description minutieuse des salles et des souterrains du manoir gothique. Très mélodramatique, le récit met en scène le personnage maudit de l’usurpateur Manfred, incarnation du mal, qui brave l’au-delà et l’enfer déchaînés contre lui aux dépends de sa famille. _ Si Walpole ne soucie pas toujours de donner de la consistance à ses personnages, il compose des scènes saisissantes avec des spectres vengeurs ou des fantômes qui donnent toute son aura de mystère et de charme terrible à son roman. Paul Eluard qui, avec les surréalistes, fera redécouvrir le roman gothique dans les années 1920, lui consacra cet hommage : « Horace Walpole a été le précurseur du Roman noir : de Maturin (pour la mise en scène), de Lewis (pour la précipitation passionnée des événements), d’Ann Radcliffe (pour l’atmosphère, pour le droit à l’absurde) et même d’Achim d’Arnim (pour la froideur dans le bizarre). Et quelques-uns des grands pans d’ombre du Château d’Otrante alimentent le terrible feu qu’allumèrent Sade, Poe, Lautréamont pour échapper au néant. Comme il n’y a qu’une grandeur, cela assure à jamais la gloire d’Horace Walpole. »
A la suite de Walpole, et avec le même besoin vital d’évasion, sans non plus donner d’explication rationnelle de faits ou d’apparitions étranges, Matthew Gregory Lewis, donne au roman terrifiant un de ses sommets. En 1795, alors qu’il est âgé de vingt ans, Lewis fait paraître son premier et meilleur roman - les autres tomberont dans l’oubli - : Ambrosio or the Monk (Le Moine). Tenté par le diable, incarné par la belle Mathilde, le moine Ambrosio a la brusque révélation de dévorantes joies sensuelles, corrompt une jeune fille, commet plusieurs crimes, se livre à la magie et, pour échapper à l’Inquisition, vend son âme au démon. Un souffle permanent de sensualité et de puissance démoniaque parcourt ce livre qu’André Breton qualifiera de « splendide ciel d’orage ». Au XXe, ce sera Antonin Artaud qui donnera une adaptation très réussie du roman de Lewis.

Du « gothique » au « noir »

Protestante intransigeante qui veut en découdre avec le catholicisme et Rome, Ann Radcliffe quant à elle, donne avec fulgurance trois éclatants romans en six ans:Le Roman de la forêt (1791), Les Mystères d’Udolphe (1794), et L’Italien (1797). Ici, la terreur donne toute sa démesure : voix d’outre-tombe, musique éthérée, cadavres sanglants, folie furieuse, séquestration abusive, amours contrariées, faux héros démasqués rien ne manque à l’appel de ces mystères. Mais là où, dans le schéma canonique du genre, l’explication surnaturelle voire l’absence d’explication constituent la tension de la narration, Ann Radcliffe détourne le fantastique pour expliquer rationnellement certains phénomènes étranges. Si on peut déplorer qu’elle explique toujours les mystères recélés par ses châteaux, Ann Radcliffe crée des décors inoubliables, dans une atmosphère étouffante à souhait : constructions sombres et effrayantes bâties au milieu de montagnes inaccessibles, recélant des couloirs infinis, des souterrains et oubliettes humides plongés dans d’épaisses ténèbres, des pièges et salles de torture, des portraits doués de vie apparente.
Chant du cygne du roman noir, citons enfin Melmoth the Wanderer (1820) (Melmoth, l’Homme errant), par le révérend Irlandais Charles Robert Maturin. Mélange de Faust et de Juif errant, Melmoth signe un pacte avec le diable qui lui assure une quasi-immortalité, à condition de se servir de la vie des autres hommes. Mais l’homme errant ne peut finalement trouver un seul de ses semblables acceptant survie ou richesses, en échange de la perte de son âme immortelle. Charles Baudelaire mûrira le projet de traduire « cet admirable emblème » où le révérend Irlandais a introduit dans une succession d’épisodes noirs à l’excès, ses préoccupations métaphysiques.

Et maintenant n’hésitez plus ! Allez demander au bouquiniste de votre quartier les quelques romans noirs qu’il dissimule dans les armoires secrètes de sa remise obscure… ! Frissons et frénésie garantis !

Richard Jaillet



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