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Frankenstein


« Celui qui m’a donné la vie n’est plus, et quand moi aussi je serai mort, notre souvenir à tous deux s’effacera de la mémoire des hommes. »

Nous sommes en 1818. Walter Scott écrit sa chronique littéraire dans le Blackwood’s Edinburgh Magazine en saluant le génie poétique d’une jeune romancière anglaise, Mary Wollstonecraft Shelley. Frankenstein or the modern Prometheus devient rapidement le point de départ d’un mythe très fécond qui donne lieu à une première traduction française en 1821, des adaptations théâtrales des deux côtés de la Manche, puis cinématographiques, dès 1911, d’où seront tirées de mauvais romans mais vendus à grand nombre d’exemplaires. De ce flot ininterrompu d’adaptations, rarement fidèles au texte de Mary Shelley, domine indiscutablement la physionomie inoubliable de Boris Karloff (voir notre photo) dans le film de James Whale, Frankenstein (1931).

Si durant près de deux siècles le récit de Frankenstein n’a cessé de frapper les imaginations, le mythe de la vie artificielle trouve aujourd’hui un nouveau souffle en regard des progrès scientifiques dans les domaines du clonage et de la manipulation génétique. Mais la force prémonitoire du génie poétique de cet écrivain, âgée de 18 ans au moment de la rédaction, dépasse largement le cadre scientifique et ouvre sur des spéculations éthiques et métaphysiques qui méritent d’être soulignées.

Au contraire d’un Jules Verne, Mary Shelley gomme presque entièrement de son récit les moyens scientifiques élaborés pour donner la vie artificiellement, si ce n’est une allusion à l’électricité générée par la foudre, une vague évocation de la chimie et de la chirurgie de son époque ainsi que la référence aux médecins alchimistes de la Renaissance, Paracelse et Corneille Agrippa. L’auteur préfère nous donner à voir la confrontation de deux êtres ennemis autour desquels une lutte à mort charpente tout son récit. Duel si âpre, si grandiose aussi par les cadres dans lesquels l’auteur plante le décor (la Mer de Glace à Chamonix, une île désolée du nord de l’Ecosse, la banquise de l’Arctique…), que la créature sans nom a fini par supplanté son créateur, Victor Frankenstein , au point d’usurper son nom. Cet amalgame d’identité devenu presque l’usage dans l’esprit du grand public éveille le soupçon et nous invite à nous poser la question : des deux personnages, lequel est le plus monstrueux ?

La créature voit le jour dans la plus pure innocence. Son premier geste, pathétique, est de tendre les bras vers son créateur qui, immédiatement, le fuit épouvanté. Pour son malheur, la créature est d’une taille gigantesque et d’un aspect atroce. Bien vite, elle réalise que son anormalité lui interdit tout commerce avec les hommes. Epave fuyant le monde, frustrée de toute affection, sa douceur naturelle se transforme en une haine implacable et un ressentiment éternel particulièrement à l’égard de son créateur. « Maudit soit le jour qui m’a vu naître ! m’écriai-je désespéré. Damné créateur ! Pourquoi avez-vous façonné un monstre à ce point hideux que même vous, vous vous êtes détourné de moi, plein de dégoût ? Dieu dans sa pitié fit l’homme beau et attrayant, à sa propre image, mais mon être est une version immonde du vôtre, rendu plus horrible encore par cette ressemblance. Satan, lui, avait au moins des compagnons, d’autres diables pour l’admirer et l’encourager. Mais moi, je suis seul et détesté de tous. »

Quant à Frankenstein, le génie de Mary Shelley est de conduire ce jeune homme brillant et plein de noble sentiment, presque malgré lui, à la même terrible condition que sa créature : paria, accablé par sa conscience malheureuse. C’est son ambition, un moment absolue, de pénétrer les secrets de la vie qui, sur le mode de la tragédie antique, le mène, lui et ses proches, à la ruine. « Si l’étude à laquelle vous vous consacrez à tendance à détruire votre goût pour les plaisirs simples qui ne peuvent s’accommoder d’aucun alliage, alors cette étude est incontestablement négative, c’est à dire qu’elle ne convient pas à la nature humaine », reconnaîtra-t-il après-coup.

Dans le récit, Frankenstein ne comprend qu’une seule fois sa responsabilité de créateur-scientifique : « je prenais conscience des devoirs d’un créateur envers sa créature et je comprenais que je me devais d’assurer son bonheur avant de me plaindre de sa perversité » . Frankenstein engendre la calamité par sa création. La souffrance provoquée par les actes du monstre trouve sa cause première dans la création même. C’est par-là que la fiction imaginée par Mary Shelley se relie aux spéculations gnostiques. « Dois-je être considéré comme le seul criminel alors que le genre humain tout entier a péché contre moi ? », s’exclame à juste raison le monstre qui ne trouvera d’autre paix que dans la mort. Car son expérience terrestre est non seulement atroce par l’hostilité à laquelle il se heurte mais encore par sa dégradation intérieure et consciente qui prend peu à peu le pas sur lui et dont il redoute qu’elle finisse par définitivement engloutir sa conscience. Sa fin grandiose est une tentative pour « regagner, en perdant au fur et à mesure la pesanteur aliénante de son corps et de sa psyché, le monde supérieur d’où jamais nous n’aurions dû chuter » [Jacques Lacarrière in Les Gnostiques].

Ainsi le Frankenstein de Mary Shelley est une œuvre beaucoup plus négative et subversive qu’il n’y paraît. Ici, aucun Dieu ne réside au-dessus de l’humanité et du monde matériel, ceux-ci n’étant qu’une erreur, une anormalité qui trouvent leur figure symbolique dans ce monstre qui, s’il est AU monde, n’est définitivement pas DU monde. En témoignent ses dernières paroles, « bientôt mon esprit dormira en paix ou, s’il peut encore penser, tout sera assurément changer » .

Bibliographie non exhaustive de Mary W. Shelley (1797-1851)

  • History of a Six Week’s Tour through a part of France, Switzerland, Germany and Holland, 1817
  • Frankenstein, or the modern Prometheus, 1818
  • Valperga, or the Life and Adventures of Castruccio Prince of Luca, 1823
  • The Last Man, 1826
  • The Fortunes of Perkin Warbeck, 1830
  • Lodore, 1835
  • Falkner, 1837.

Richard Jaillet



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