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Roger Vailland : un homme singulier et un écrivain souverain


On pourra se demander, à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, si Vailland, prix Interallié et prix Goncourt, deviendra cet écrivain de notre 21ème siècle. En tout cas il aura traversé le précédent sans jamais lui être étranger.

Né en 1907, c’est en 1919 que sa famille s’installe à Reims et lycéen, il souhaite déjà, avec quelques amis, « changer la vie » : « nous étions, entre 1920 et 1925, dans un lycée de province, quatre garçons fort pauvres, mais ne se croyant pas tels, et avec quelque raison, puisque nos pères pratiquaient des professions "libérales"… » Mais tout avait changé depuis la guerre et un polytechnicien, s’il n’était pas dans la parenté des grandes familles, ne pouvait espérer qu’un emploi "à 300 francs par mois". « Notre fierté se rebella : nous n’admettions pas d’être vaincus dès le départ… Nous décidâmes de devenir poètes ».

Entré avec Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal à Louis-le-Grand en hypokhâgne, les "phrères simplistes" de Reims se trouvent ainsi en avance sur leurs jeunes aînés "surréalistes". C’est l’époque de leur revue Le Grand Jeu.Volontairement, ils échouent à l’examen de passage que Breton et Aragon notamment entendent leur faire subir. « Il est vrai qu’à l’amour fou ou aux cantiques d’Elsa, Vailland a toujours préféré le bordel » (J.J. Brochier).

Terminant sa licence de philosophie, il entre à Paris-Midi pour "gagner sa vie" car, bien qu’il ait beaucoup fait de journalisme, il n’a jamais aimé cette profession. Il s’en servait comme un moyen, ambitionnant d’être écrivain : « j’apprends dans ce métier, des choses qui… me serviront un jour ».
Habitué des "boîtes" de Montparnasse, se voulant libertin, il se trouve aussi enchaîné par l’alcool et par la drogue. Cette réputation allait d’ailleurs le suivre pendant la Résistance, le parti communiste refusant l’adhésion « d’un drogué qui court les putes ».
Jusqu’en 1943, il continue d’écrire des articles pour Paris-Soir, replié en zone Sud. En 1944, il devient correspondant de guerre pour Action et Libération. Son activité de journaliste se poursuit jusqu’en 1950, dans diverses revues et journaux de la presse communiste, mais aussi dans France-Observateur et dans Le Monde.

La Résistance fut-elle, pour ceux qui avaient vingt ou trente ans en 1942, la chance de leur vie ? Cette remarque de J.J. Brochier paraît s’appliquer dans le cas de Vailland puisque, afin de devenir un véritable résistant, il entreprend sans l’aide de quiconque sa deuxième cure de désintoxication. Agent de renseignements pour Londres, il remplit son rôle avec courage et une certaine désinvolture que l’on retrouvera dans des personnages de ses romans, car « la vertu lui a toujours semblé louche quand elle est un dogme » (Yves Courrière).
En 1944, au printemps, grillé à Paris, il trouve refuge dans l’Ain, près de Pont-de-Vaux, à Chavannes-sur-Reysouze. Cette retraite forcée va lui permettre enfin - et l’expérience qu’il vient de vivre - d’écrire son premier roman, Drôle de jeu, qui obtient en 1945, le prix Interallié.

Ami d’intellectuels communistes, dont Claude Roy, Vailland finit par "entrer au parti", en pleine "guerre froide", en 1952. Dans la peau d’un parfait "bolchevik", il va au charbon : sorties d’usines, collage d’affiches… Sa seconde épouse, Elisabeth Naldi, alors qu’ils vivent dans une inconfortable maison sans eau, près d’Ambérieu-en-Bugey, aux Allymes, appellera cette période « la merveilleuse saison des Allymes ». Sa découverte du monde ouvrier, de "gens vrais", il la transcrit dans ses romans. Une militante communiste lui sert ainsi de modèle pour la Pierrette Amable de Beau Masque. Des patrons d’usines incitent leurs ouvriers à participer à des courses cyclistes : sujet du livre 325.000 francs, dont le premier chapitre, digne de la grande littérature sportive, est salué par Antoine Blondin dans L’Équipe.

Cependant, bien qu’"engagés", ses romans de cette époque, contrairement à ceux d’autres écrivains, ne sont pas sectaires. Comme l’indique son biographe, Yves Courrière : « ils résistent bien à l’effondrement du communisme » (Magazine littéraire - 1991).
« Jamais plus je ne mettrai le portrait d’un homme dans ma maison » et Vailland décroche le portrait de Staline, après avoir pris connaissance du rapport Khroutchev en 1956. Ayant signé une motion de protestation contre l’intervention soviétique en Hongrie, il quittera discrètement le P.C.F. en ne reprenant pas sa carte, tout en restant ami avec ses anciens compagnons de route, ouvriers. Marqué intellectuellement et physiquement (comme tant d’autres), Elisabeth l’emmène dans son pays d’origine, l’Italie, pour lui changer les idées. De la région des Pouilles et de ses habitants, il fera le sujet de son roman La loi, prix Goncourt 1957.

« Malgré l’alcool, les putains et le reste, il n’était pas au fond ce que l’on racontait ». Ainsi s’exprime Duc - le double de Vailland - dans La Fête. Écrit en 1960, ce roman nous convie à une fête philosophique, « une débauche certes, mais tout en raffinements de la pensée ». Le cadre est en grande partie celui de la Bresse et du Val-de-Saône, comme dans Les Mauvais coups (1948). Si celui-ci reste le plus "Vailland" des romans de Vailland, son dernier, La Truite, est le plus achevé. « Il y sonde les eaux troubles de notre humanité, qui semble souvent bien loin de ce que l’on nomme la civilisation » (Jennifer Kouassi, in le Magazine littéraire).

Prenant ses distances avec la politique, Vailland semble en effet plus préoccupé d’une morale, que l’on peut résumer ainsi : comment préserver la singularité de l’individu dans la société ? Semble, car en fait il a toujours cherché une réponse à cette question, dans sa vie comme dans ses romans et de façon explicite évidemment, dans ses essais. En particulier dans celui sur Suétone où il s’interroge sur la notion de "souveraineté", qu’incarnait déjà un Don Cesare - justement - dans La Loi, et voie choisie par l’héroïne de La Truite.
Un désintérêt de la politique qui sera d’ailleurs de courte durée puisque dès 1956, il consacre « l’un des plus brillants textes » (J.J. Brochier), à L’Éloge du Cardinal de Bernis et qui débute par cette dédicace : « Je dédie cet éloge aux hommes qui dirigent les affaires de mon pays, et qui sont quelquefois de bonne compagnie, pour les assister dans leur disgrâce prochaine... ».

Ce n’est donc pas un hasard si Vailland conclut son dernier article publié (Nouvel Observateur - 11/1964), Éloge de la politique, par la nécessité de l’utopie et si - comme le précise encore J.J. Brochier - le fameux mois de mai qui allait suivre de quelques années, « a désespérément essayé d’exprimer et d’installer une utopie ».Vailland, du côté des gauchistes ?
D’après J. Kouassi, c’est aussi parce qu’il « place le désir au centre de sa conception de l’homme et de la société », que « les romans de Vailland vous atteignent comme des gifles, ce sont des mauvais coups, que l’on reçoit le souffle court car ils frappent juste ». Et de conclure en quelque sorte : « Vailland est indémodable car il saisit l’intemporel des rapports humains ».

Cet homme "singulier" et cet écrivain "souverain" devait mourir d’un cancer en 1965, à Meillonas, dans ce département de l’Ain qu’il n’aura plus cessé d’habiter.

BIBLIOGRAPHIE

OUVRAGES DE ROGER VAILLAND

Romans

- Un homme du peuple sous la Révolution (en collaboration avec R. Manevy) publié en feuilleton dans Le Peuple, journal de la CGT, en 1937, éd. Corrêa, 1947.
- Drôle de jeu, prix Interallié, éd. Corrêa, 1945.
- Les Mauvais Coups, éd. Le Sagittaire, 1948, Grasset, 1989. Rééd.
- Cahiers rouges, Grasset, 1991.
- Bon pied, bon œil, éd. Corrêa, 1950, éd. Grasset, 1989.
- Un jeune homme seul, éd. Corrêa, 1951, éd. Grasset, 1989.
- Beau Masque, éd. Gallimard, 1954.
- 325 000 francs, éd. Corrêa, 1955, éd. Buchet-Chastel, 2003.
- La Loi, prix Goncourt, éd. Gallimard, 1957.
- La Fête, éd. Gallimard, 1960.
- La Truite, éd. Gallimard, 1964.
- La Visirova, éd. Messidor, 1986.

Essais

- Suède 1940, éd. Le Sagittaire, 1940. (Paru sous le pseudonyme d’Étienne Merpin).
- La Bataille d’Alsace, éd. Jacques Haumont, 1945 (Photographies de Germaine Krühl).
- La Dernière Bataille de l’armée de Lattre, éd. du Chêne, 1945.
- Léopold III devant la conscience belge, éd. du Chêne, 1945.
- Quelques réflexions sur la singularité d’être Français, éd. Jacques Haumont, 1946.
- Esquisses pour un portrait du vrai libertin, éd. Jacques Haumont, 1946.
- Le surréalisme contre la Révolution, éd. Sociales, 1948. éd. Complexe, Bruxelles, 1988, avec une préface d’Olivier Todd.
- Expérience du drame, éd. Corrêa, 1953.
- Laclos par lui-même, éd. Le Seuil, 1953.
- Éloge du cardinal de Bernis, éd. Fasquelle, 1956. Rééd. Cahiers rouges Grasset, 1988.
- Suétone, éd. Buchet-Chastel, 1962.
- Le Regard froid, éd. Grasset, 1963.
- Écrits intimes, éd. Gallimard, 1968.
- Lettres à sa famille, éd. Gallimard, 1972.
- Le Saint-Empire, éd. La Différence, 1978.

Traduction

- Ulysse dans la cité, Ilarie Voronca, préface de Georges Ribemont-Dessaignes. Trad. par Roger Vailland. Dessin de Marc Chagall. Éd. Le Sagittaire, 1933.

Théâtre - Cinéma

- Héloïse et Abélard, éd. Corrêa, 1947.
- Le colonel Foster plaidera coupable, Éditeurs Français Réunis, 1951, éd. Grasset, 1973.
- Monsieur Jean, éd. Gallimard, 1959.
- Les liaisons dangereuses 1960, éd. Julliard, 1960.

Voyages -Reportages

- Boroboudour, voyage à Bali, Java et autres îles, éd. Corrêa, 1951.
- Choses vues en Égypte, éd. Défense de la Paix, 1953.
- La Réunion, éd. Rencontre, 1964.
- Chronique des Années folles à la Libération 1928 - 1945, éd. Messidor, 1984.
- Chronique d’Hiroshima à Goldfinger 1945 - 1965, éd. Messidor, 1984.

- Les Œuvres complètes de Roger Vailland ont été publiées en douze volumes par les éd. Rencontre 1967 - 1968, avec une préface de Claude Roy et des notes dues à Jean Recanati.

- Le Grand Jeu, réd. J.M. Place, 1977.

SUR ROGER VAILLAND

- Jean-Jacques Brochier, Roger Vailland, éd. Losfeld, 1969.
- Michel Picard, Libertinage et Tragique dans l’œuvre de Roger Vailland, éd. Hachette Littérature.
- Michel Random, Le Grand Jeu, t. I et II, éd. Denoël, 1970.
- Jean Recanati, Vailland. Esquisse pour la psychanalyse d’un libertin, éd. Buchet-Chastel, 1971.
- Jacques-Francis Rolland, Un dimanche inoubliable près des casernes, éd. Grasset, 1984.
- Claude Roy, Nous, éd. Gallimard, 1972.
- Roger Stéphane, Toutes choses ont leur saison, éd. Fayard, 1979.
- Roger Vadim, D’une étoile l’autre, Éditions n° 1, 1986.
- Elisabeth Vailland et René Ballet, Roger Vailland, éd. Seghers, 1973.
- Elisabeth Vailland, Drôle de vie, éd. Jean-Claude Lattès, 1984.
- Colloque de Reims, lecture de Roger Vailland, éd. Klincksieck, 1990.
- Yves Courrière, Roger Vailland ou un libertin au regard froid, éd. Plon, 1991.
- La revue semestrielle des Cahiers Roger Vailland, éd. Le Temps des Cerises.

Jean-Paul Bourdon



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